Chanson de l’Absinthe

 

Chanson de l’Absinthe

 

Adorée ainsi qu'une sainte,

Baisée autant qu’une maitresse,

Je suis la fidèle traitresse,

Le poison, le baume,-l'absinthe.

 

Je suis l'île toujours ouverte

Au rêveur naufragé qui souffre,

Un ciel de flammes et de soufre,

L'intarissable muse verte

 

Close au cristal de mes rivages,

Je suis une mer d'émeraude

Où toujours la tempête rôde,

Mais dissimule ses ravages.

 

Je suis le lourd hamac qui berce

Les douleurs d'amoureux mensonges,

Je suis l'oubli, je suis le songe,

 Le désert sans fin qu'on traverse,

 

La roue invisible et dentée

Qui doucement saisit et broie,

Le sphinx qui se fait une proie

De ce qui passe à sa portée.

 

Il est le mien celui qui me goute.

Grisé par ma senteur perverse,

Regarde ce peuple qui verse,

En tremblotant, l'eau goutte à goutte

 

Sans voir - esclave de mes charmes,

Et fidèle jusqu'à la tombe -

Que chaque goutte d'eau qui tombe

Dans un océan profond des larmes.

 

 Jérôme Doucet, 1905


 

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Song of Absinthe

 

 

Adored like a saint on a plinth,

Kissed as much as a mistress,

I am the faithful traitress,

Poison, balm, ~ absinthe.

 

I’m the ever open isle

To drowned dreamers whom suffering claims

‘neath a sky of sulfur and flames,

Green muse never tiring the while.

 

In shores of crystal congealed

I am an emerald sea

Where still the harsh storm prowls free;

Its devastations yet concealed.

 

I am the heavy hammock lulling

The pain of lover’s lies,

I’m oblivion and dreams that rise

Crossing endless deserts dulling.

 

The invisible toothèd gear

Slowly seizing, but only to rasp,

Predacious sphinx’ grasp;

Prey, all who’ve drawn too near.

 

Taste me once and become my thrall

Grown grey by my scent enchanting.

Regard these lost souls decanting

Drop by drop, water, trembling all.

 

Charmèd slaves, blind, captive for years,

Faithful until graves and palls,

Like each drop of water that falls

Into oceans grown deep with their tears.

 

Jérôme Doucet, 1905.

(composed for the painting ‘La Muse Verte’, by Albert Maignan, 1895)

English translation: Sardonique Schadenfreude Rictus / Dr.Bathybius, 2007.